Chaîne de solidarité

Mon, Nov 5, 2018

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L’an dernier, j’ai été fort touchée lorsqu’une amie m’a dit qu’elle se sentait émue par ce que je vivais et qu’elle me remerciait car, disait-elle, c’était pour elle comme si cette situation, je la traversais pour ainsi dire aussi pour les autres.

Chaîne de solidarité

L’an dernier, j’ai été fort touchée lorsqu’une amie m’a dit qu’elle se sentait émue par ce que je vivais et qu’elle me remerciait car, disait-elle, c’était pour elle comme si cette situation, je la traversais pour ainsi dire aussi pour les autres.

Et je me suis dit en effet depuis que si nous sommes effectivement tous un et tous reliés, alors oui, les chemins qu’empruntent les uns et les autres, c’est notre manière à nous tous de nous confronter à la totalité des expériences humaines.

C’est pour cela qu’à présent, je sens que le moment est venu pour moi de sortir du silence et de témoigner. Témoigner avant tout de mon amour pour mes enfants, qui est le principal moteur de ma vie depuis des années.

silenceQuand j’étais enfant, je vivais dans une famille athée et pourtant je rêvais secrètement d’entrer au couvent… Mais j’étais aussi attirée par ce qui pour moi était encore la légende de Jésus et, à travers lui, de Marie. Puisque l’amour entre les hommes et les femmes me semblait compliqué, j’enviais le sort de Marie qui avait pu enfanter pour ainsi dire toute seule. J’enviais ce qui me semblait pureté et surtout liberté. J’aspirais à ne jamais devenir femme, mais pourtant devenir mère.

C’est ainsi que j’ai eu un enfant à l’entrée dans le monde adulte, juste avant mes 21 ans, alors que je n’avais encore jamais tenu un bébé dans mes bras.

Devenir mère était le plus cadeau que la vie m’ait donné jusque là. Et la manifestation que j’avais un pouvoir et pouvait enfin décider quelque chose pour ma vie. Je pouvais aussi donner, oui, donner tout mon amour.

Etre mère a néanmoins créé chez moi de la culpabilité. Celle de faire des erreurs, de ne pas être la mère idéale que j’aurais aimé être. Celle de découvrir parfois un rejet, et parfois des bouffées de violence. Mon petit me frappait parfois ou me mordait, et la plupart du temps, je n’arrivais à réagir que par des cris ou des claques !

Et puis, nous sommes partis au Canada. J’ai découvert des parents qui cherchaient et trouvaient des alternatives et les côtoyer m’a énormément apporté.

Quelques années plus tard, en France, alors que j’ai été à nouveau enceinte, j’ai fait beaucoup de recherches et j’ai découvert le maternage. Il me semblait que je pouvais tout recommencer à zéro. Donner plus en écoutant mon cœur.

Et puis j’ai découvert le fait d’écouter mon enfant, de prendre davantage en compte ses besoins, écouter ma voix intérieure, et puis la communication non violente, l’éducation bienveillante, etc. et cela a nourri ma vie, profondément.

Cela a changé ma vie car conduit à faire des choix différents. J’ai choisi de ne pas travailler à l’extérieur. Et c’est là que l’opportunité de rejoindre l’équipe de Grandir Autrement s’est présentée. Qui m’a conduite à prendre le rôle de rédactrice en chef, de porter le projet à bout de bras. Cela me permettait de rester aux côtés de mon fils pour m’émerveiller de le voir évoluer et grandir, et cela me permettait de partager tout ce que le fait d’être mère m’apportait. Il fallait semer cette joie et toutes ces découvertes, que je ne sois pas la seule à en profiter.

Et ainsi de suite. Un nouveau monde s’est offert à moi. Un troisième enfant est arrivé et je pouvais guérir des blessures d’enfant, expérimenter diverses pratiques me permettant d’enrichir ma vie de mère et celle de mes enfants. Je vivais l’expérience d’une famille relativement unie.

Mes enfants me rendaient heureuse…

Et puis… les enfants ont un peu plus grandi et il y a eu la séparation. Que j’ai initié. Etre maman solo de trois enfants n’était pas facile, surtout alors que Jean et Edouard n’allaient pas à l’école, alors j’ai décidé d’arrêter la rédaction en chef de Grandir Autrement. Cela me prenait beaucoup de temps et c’était mon but depuis que Edouard était né. Je me suis dit que le temps était venu, les soucis rencontrés au sein du magazine ont été pour moi des signes supplémentaires.

Finalement, je n’ai pas pu continuer à écrire pour le magazine et je me suis sentie en échec : j’étais au RSA (alors que j’aurais dû avoir droit au chômage et que le magazine me devait une somme d’argent importante), je n’avais pas de soutien, même en ne travaillant pas, je n’avais pas l’impression d’avoir assez de temps et pour moi et pour les enfants, Jean faisait un blocage sur l’apprentissage de la lecture et j’appréhendais le contrôle pédagogique, j’avais peur de manquer d’argent pour nourrir mes enfants et ils mangeaient de moins en moins sainement…

C’est alors que leur père s’est saisi de leur garde et m’a accusé de mettre en danger mes enfants. Il a brandi pour cela certains de mes choix : manger cru (en m’accusant de forcer Jean et Edouard à manger cru, ce qui n’a jamais été le cas), pratiquer l’instruction en famille (là aussi je n’ai jamais forcé Jean et Edouard!), etc.

Parce que je portais en moi une certaine culpabilité vis-à-vis d’eux (et notamment du fait de la séparation), cela m’a fortement ébranlé, d’autant plus fragilisée par le fait de ne soudain plus beaucoup voir mes enfants !

Je me suis sentie désemparée et perdue.

Cela a aussi tellement déstabilisé Patrick, mon aîné, qu’il a accepté la proposition d’aller vivre 2 ou 3 mois chez ma mère, pour en quelque sorte se retaper une « santé scolaire » et une motivation car l’année avait été catastrophique de ce côté là. Et finalement, il a passé toute l’année là-bas. Loin des problèmes, loin de ma douleur sans doute aussi.

Cela n’a pas été facile pour lui, d’autant que pour la première fois de sa vie, il a manqué de copains de son âge, il se sentait à part…

Aujourd’hui, je sens que je retrouve ma dignité de mère.

Je n’ai commis aucun crime.

Je ne suis pas victime pour autant, mais je ne suis pas coupable.

Mes enfants ont le droit à la présence de leur mère.

J’ai passé des années à me consacrer entièrement à eux, et je ne le regrette pas, j’ai vécu des grâces, mais il est vrai aussi que je ne vivais pas assez pour moi. J’ai appris à m’aimer et à me positionner dans un amour plus juste.

Le soutien de proches, d’amis et d’autres personnes, m’a beaucoup apporté. Leurs prières m’ont permis de me relever.

Et, à présent, je me dis que ce sont mes enfants qui ont besoin du soutien de tierces personnes.

Eux qui ne peuvent pas parler de ce qu’ils vivent à des personnes extérieures (puisque je ne les vois qu’en week-end), le regard empreint d’empathie de la part de personnes se sentant concernées leur serait précieux.

Si c’est quelque chose que je peux leur apporter, alors cela nourrira ma force de mère capable de faire quelque chose pour eux, capable de leur donner le meilleur de moi-même.

Ainsi, si la situation de Jean et Edouard (8 et 5 ans) vous touche, si vous vous sentez concerné et appelé, voici de que je vous propose :

leur envoyer une carte, un petit mot ou un dessin. De préférence, avec votre écriture manuelle, pour ne pas que, dans leurs yeux d’enfants, vous soyez perdu dans un anonymat, qu’ils puissent se rendre compte de la diversité des voix qui s’expriment). Si cela est possible, envoyez un petit mot à Patrick séparément, ce qu’il vit est différent et, surtout, c’est un adolescent avec, donc, une sensibilité différente. Mais je suis sûre que ce soutien serait également infiniment précieux pour lui. Et/ou tout simplement, les porter dans votre cœur par la pensée. Ce serait déjà énorme car les pensées sont créatrices et ce geste d’amour ne sera pas vain.

Mon cœur de mère vous remercie.

Une dernière chose, s’il vous plaît : si vous vous sentez indigné ou éprouvez ce genre d’émotion vive, n’oubliez pas que c’est la situation qui est à rejeter, pas telle ou telle personne. Ce que je veux dire par là c’est que toute pensée négative envers le père de Jean et Edouard n’est pas à entretenir. Je ne dis pas que je n’ai pas été en colère contre lui. Néanmoins, j’ai toujours senti que la haine ou ce genre de graines de rancœur n’étaient pas justes. Même si je ne pouvais pas comprendre son comportement, j’essayais de ne pas le maudire intérieurement.

Pour priver deux jeunes enfants de leur mère, il faut avoir ses raisons ! J’imagine quelle souffrance il faut éprouver… Quel désespoir… Et j’imagine qu’il est réellement persuadé que nos enfants ne sont pas en totale sécurité auprès de moi, lui qui a souffert d’avoir été coupé de moi… et qui pourtant a survécu… alors est-ce que « ses » enfants, auquel il s’identifie, ont-ils réellement besoin de moi ?

Alors j’essaie de rester dans un regard compatissant, mais également bienveillant dans le sens où il me semble important de percevoir aussi, au-delà de sa douleur, tous les bons côtés de cet homme : à sa manière, il est un père aimant, il m’a aussi apporté plus d’équilibre en son temps et il est le père de Jean et Edouard, de lui ils ont aussi reçu la Vie. Et, cela me fait expérimenter cette chose que j’avais entendue et sans doute aussi lue : chaque acte de désespoir et/ou de violence traduit un grand potentiel d’amour. De l’amour qui n’a peut-être pas trouvé sa forme d’expression appropriée certes, mais qui le recherche inconsciemment. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre (et même ceux qui semblent s’être égarés ou que nous jugeons tels), au service de l’Amour. Parfois, c’est difficile à accepter, mais c’est ainsi. Ne dit-on pas que l’Amour a ses raisons que la raison ignore ?

Je prie pour que la force d’amour en moi se manifeste avec encore plus d’ampleur. Qu’elle me porte en avant.

Ne plus me sentir parfois aussi accablée.

Pour pouvoir être encore plus soutenante actuellement vis-à-vis d’Patrick, Jean et Edouard.

Et qu’ainsi mes trois enfants se sentent écoutés, entendus, soutenus et entourés d’amour à chaque instant.

Et je remercie la vie.